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C'est à partir de cette fin d'année 1854, que Constant va commencer à se préoccuper sérieusement de l'avenir de Line. Jusqu'à ces dernières années, la jeune femme vivait un peu au jour le jour. Elle comprend maintenant qu'il est impératif et urgent qu'elle donne un sens à sa vie, faute de quoi, l'avenir serait un interminable enfer. Elle craint de n'être plus longtemps en mesure de supporter de nouvelles épreuves. Comment ne serait-elle pas tentée de mettre fin à ses jours ? L'idée de devoir survivre à la disparition de Constant la torture. Elle sait qu'elle se retrouvera alors horriblement seule, orpheline et abandonnée. Et puis, elle n'a toujours pas d'état civil ! Constant la soutient du mieux qu'il peut et envisage l'existence de Line sous un angle plus pragmatique. Pour lui, il s'agit avant tout d'établir la preuve irréfutable de l'éternité de Line. Il propose de la photographier, afin d'immortaliser son image présente. Line refuse. Elle affirme, (à juste titre lui semble t-il), qu'un minimum de technique permet de falsifier n'importe quelle épreuve - Même des négatifs, souligne-t-elle. Le remède serait alors pire que le mal, on m'accuserait d'avoir l'esprit pervers et d'être complètement folle. Ils abandonnent vite cette première idée et se mettent à réfléchir sur l'éventualité d'établir le témoignage d'une personne dûment assermentée, qui affirmerait, devant notaire, avoir constaté le non-vieillissement de Line sur une période de trente ou quarante ans par exemple. Line s'interroge : - Qui serait capable d'engager sa parole sur une histoire aussi inconcevable ? Et de toute manière, la simple parole humaine sera toujours sujette à caution, notaire ou pas notaire. - Oui, je crois que vous avez raison... Il faudrait pouvoir fournir une preuve matérielle qui soit tout à fait concrète, mais quoi ? ... La photo n'en est pas une... - Pourquoi pas un tableau ? Lance Line, tout en faisant une moue interrogative. - Il faut y réfléchir, dit Constant. Pour l'instant, je crois qu'il est l'heure d'aller dîner. - Grandement l'heure ! Affirme Line en jetant un coup d'œil sur la montre qu'elle a sortie de la poche de sa culotte de cheval. Quelques jours plus tard, Constant frappe à la porte de la chambre de Line. Il est à peine six heures du matin. Line est réveillée, mais elle est encore au lit, un livre en mains. Un peu gêné par une intrusion aussi matinale, Constant lui explique : - Laissez-moi vous dire le résultat de mes cogitations de la nuit. Cette idée de faire votre portrait me semble tout à fait intéressante, il faut s'y prendre sans tarder ! Vous savez que la science est capable de dater une peinture. Imaginez que dans cinquante ans on retrouve le tableau que je vais faire de vous aujourd'hui. Imaginez que vous apparaissiez simultanément à côté de votre portrait, en chair et en os. Vous ne risquez pas de vieillir sur un tableau. Ce sera ainsi la preuve que vous étiez la même, cinquante ans avant... Me suivez-vous ? - Oui Constant, bien sûr que je vous suis ! D'autant plus que je crois que je suis partie pour attendre bien plus que cinquante ans… Prise par le même enthousiasme que son compagnon, elle ajoute : - A moins que je finisse par prendre de l'âge, auquel cas, je me ferai quelques sous avec votre tableau ! Mais, j'y pense, vous arrive-t-il de dormir entre vos cogitations nocturnes ? C'est ainsi qu'à partir de mars 1855, Line devient le modèle de Constant. Le peintre n'a pas l'ambition de réaliser une œuvre d'art, il s'applique avant tout à préciser son trait. Aussi il s'attaque à un travail extrêmement minutieux qui va lui demander beaucoup de temps. Line, peu patiente, s'efforce de garder la pose des heures durant dans la bibliothèque de la belle demeure mauresque, juchée sur un vulgaire tabouret de bois, dans un silence à peine troublé de temps à autre, par l'appel d'un muezzin.
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